In memoriam Joseph Altairac

Nous publions ici l’hommage de notre ami et collaborateur Michel Meurger, membre du comité de rédaction du Visage vert, à Joseph Altairac, mort le 9 novembre à Paris à l’âge de 63 ans. Joseph que nous avions tous plaisir à croiser dans les salons consacrés à la littérature fantastique et de science-fiction nous avait offert pour le n°1 du Visage vert une post-face à la nouvelle de Mary L. Bissell, « L’Antédiluvien ».

L’émission Mauvais Genres de ce samedi 21 novembre lui sera consacrée.

En ces temps d’épreuves – pas uniquement sanitaires – Xavier Legrand-Ferronnière vient de m’apprendre le décès de Joseph Altairac. Ses amis ne rencontreront plus Joseph au square Georges Brassens, courbé sous un baluchon d’ogre chargé, non de marmots à croquer, mais de livres d’anticipation à dévorer.

Joseph, c’était, à la fois, l’ogre et le chantre de la science-fiction. Ce garçon calme et réfléchi avait compris, à l’instar de notre ami commun Gérard Klein, que son domaine de dilection représentait l’expression littéraire d’un monde et d’un homme nouveaux, modelés par la science. Dans la prémodernité, la religion avait assumé ce rôle dominant. Désormais, un nouvel Imaginaire, l’Imaginaire scientifique, avait pris la place des dieux et des démons. Les démiurges de laboratoire remplaçaient Merlin l’Enchanteur. L’Imaginaire de la S.F., l’Imaginaire des Possibles, recelait plus de prodiges que la surnature n’en avait jamais comptés, plus de peurs aussi, sans doute. Mais, dorénavant, pour le meilleur et pour le pire, affranchi des tutelles célestes ou infernales, l’homme serait seul responsable de son destin.

Lors de notre rencontre, à la fin des années 1980, nous découvrîmes, Joseph et moi, que notre goût commun pour la S.F. s’enracinait dans cette philosophie matérialiste. En janvier 1988, Joseph avait lancé son fanzine Études lovecraftiennes qu’il présentait, dans son éditorial, comme un reflet de l’américain Lovecraft Studies. Je rejoignis le projet au numéro 3. Deux numéros plus loin, Joseph révélait qu’il avait espéré « susciter des contributions françaises » (Études lovecraftiennes n° 5, p. 22).

Celles-ci se manifestèrent d’abord sous forme de lettres, puis, à partir du numéro 9, par un article en bonne et due forme de Jean-Luc Buard, consacré à la question de la prétendue correspondance entre Jacques Bergier et Lovecraft. Au numéro suivant, Simon Lequeux débuta sa série sur la réappropriation idéologique de Lovecraft par Bergier, tandis qu’en ouverture du numéro 11, Franck Périgny s’en prenait à « l’excès de zèle iconoclaste » manifesté par Francis Lacassin dans sa préface au recueil de Lettres d’H.P.L. paru chez Bourgois en 1978. En 1992 apparut la publication du mémoire de sociologie d’Anita Torres sur le Maître de Providence. Enfin le 14e et dernier numéro de l’automne 1994 termina en beauté avec des contributions de William Schnabel, Jean-Claude Bernardo et J.-L. Buard. Quant à moi, mes articles d’Études lovecraftiennes furent recueillis dans la collection d’Encrage « Cahiers d’Études lovecraftiennes », sous le titre de Lovecraft et la S.F., préfacés par S.T. Joshi (1991) et Gérard Klein (1994).

Si je me suis appesanti sur Études lovecraftiennes, c’est pour souligner la position centrale occupée par Joseph Altairac au fil de ces quatorze numéros. Joseph s’est impliqué directement en tant que traducteur, auteur, éditorialiste, et aussi indirectement, mais tout aussi efficacement, en rassemblant sous sa houlette une série de contributeurs français qui ont débattu – parfois âprement – des problèmes majeurs portant sur la philosophie matérialiste et le racialisme du Maître de Providence. Se sont trouvés ainsi relégués au département des vieilles lunes les mythes du « Solitaire de Providence » ou de « Lovecraft l’occultiste ». Un consensus s’est établi autour du statut de l’écrivain de la Nouvelle-Angleterre, porte-parole d’une Weltanschauung séculière, couchée en une expression science-fictive originale (le « régionalisme cosmique »), mais liée à l’histoire générale de la S.F., littérature de l’Âge de Raison.

L’on peut donc estimer, par ce qui précède, que Joseph Altairac s’est avéré un grand rédacteur en chef de magazine, âme de la critique lovecraftienne des années 1990. Toujours chez Encrage sont parus en 1995 et 1997, les deux tomes de Scientifictions où Joseph et moi scrutâmes diverses facettes de l’Imaginaire scientifique, matrice de la S.F.

En 2006, avec la complicité de Guy Costes, l’ogre de la S.F. offrit aux convives d’Encrage un plantureux festin, Les terres creuses : bibliographie commentée des mondes souterrains imaginaires. Il ne s’agissait pas seulement, avec ses 2 211 entrées, de la plus complète bibliographie commentée sur le thème des mondes souterrains fictionnels. En effet, de par sa longue introduction sur l’Imaginaire chtonien, Joseph Altairac prenait place parmi les chercheurs de l’histoire des idées. « Scholar », Joseph l’était désormais de plein droit, n’en déplaise à l’élitisme de certains universitaires qui réservent ce qualificatif aux seuls membres du sérail académique, pour coiffer les non-institutionnels de la dénomination subtilement disqualifiante d’« érudits de la science-fiction ». Durant des années, l’ogre s’est beaucoup activé à ses fourneaux, régalant en 2018 son lectorat de Rétrofictions, toujours en compagnie de Guy Costes. Cette « encyclopédie de la conjecture romanesque francophone » en deux volumes est l’ultime monument et le mausolée de Joseph Altairac.

Je conclurai ici l’hommage à Joseph, personnage public, pour me remémorer l’irremplaçable présence de quelqu’un qui m’a été très proche.

Michel Meurger

L’ombre gigantesque de Poe

Nous nous étions quittés en décembre de l’an dernier, après une réjouissante participation aux rencontres de Sèvres et une mention du projet lovecraftien de l’ami Gilles Ménégaldo. Entretemps, la Covid et sa cape rouge à la Vincent Price est passée par là mais c’est avec le même Gilles Ménégaldo que nous sortons du silence, avec le bel ouvrage qu’il dirige, en compagnie de Jocelyn Dupont, Spectres de Poe dans la littérature et les arts et que Le Visage vert a le plaisir de publier en ce mois de novembre 2020.

Issu du colloque éponyme de 2017, ce beau volume convoque une vingtaine d’auteurs pour traiter de l’influence durable d’Edgar Allan Poe sur le monde des arts, en France et ailleurs. Ainsi Jérôme Dutel évoque-t-il Beardsley, Corben et Švankmajer, metteurs en image de la Maison Usher ; Pierre Jailloux se penche-t-il sur le Chat noir de Dario Argento, tandis que Nathalie Solomon aborde la lecture de Poe par Jules Verne et que Chloé Huvet et Éric Lysøe traquent les pistes musicales du Masque de la mort rouge (André Caplet) ou de l’obsédante Maison Usher (Claude Debussy) — entre autres disséminations.

Vous pouvez le commander sur le site du Visage vert et dans les meilleures librairies.

Pour entrer dans le monde de Lovecraft

Notre ami Gilles Ménégaldo (coordinateur notamment de Lovecraft au prisme de l’image, paru en 2017 aux éditions du Visage vert) nous signale un beau projet, Le Monde de Lovecraft, film-enquête consacré par Marc Charley à l’auteur des Montagnes Hallucinées. Projet auquel Gilles, spécialiste émérite de HPL, collabore (il coordonnera et conduira les interviews d’autres spécialistes de la question), ainsi que le grand illustrateur Nicolas Fructus. Ce projet original s’appuie… sur vous, spectateurs et spectatrices qui lisez et appréciez Lovecraft : si vous voulez aider au financement de cette intrigante et savante entreprise, c’est ici : Cthulhu Ulule. Et l’excellent Bertrand Bonnet nous en parle ici.

Nouveautés d’automne

Amis du Visage vert, deux belles et bonnes publications en cet automne 2019. Le numéro 31 de la revue (avec un magnifique sommaire anglo-franco-danois : Arthur Machen, Yves Letort, Michel Meurger, Maurice Renard, Mark Valentine, Camille Mauclair, Pascal Malosse, Pascal Mulot, Yves & Ada Rémy et Sophus Bauditz) et Celui qui n’a pas tué, de Maurice Renard — un inédit, d’une certaine manière, puisque l’éditeur Crès avait fait faillite en 1935 avant d’avoir pu publier ce recueil de nouvelles parues pour la plupart dans Le Matin.

En vente dans les meilleures librairies de France et de Navarre, très bientôt sur le site du Visage vert et chez Dystopia, notre compère éditeur / diffuseur / distributeur.

Mais aussi au Salon de la revue, ces 12 et 13 octobre à Paris ; au salon de Pau, Les idées mènent le monde du 22 au 24 novembre et aux Rencontres de l’imaginaire de Sèvres, le 30 novembre : on sera ravis de vous y rencontrer.

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Les Rémy au Visage vert… et à Atout Livre

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Le Visage vert a la joie insigne (en attendant le numéro 31 que nous préparons avec toute l’assiduité requise) de rééditer, dans une version entièrement relue (et un peu revue) par eux, Le Grand Midi des uniques Rémy — Ada et Yves, que vous pourrez, à l’occasion de cet événement, rencontrer ce samedi 20 avril à la librairie Atout-Livres à partir de 16 heures.

Avec la publication chez Dystopia des Soldats de la mer, de La Maison du Cygne, du Mont 84 et du Prophète et du Vizir, c’est une belle sélection des œuvres singulières d’Yves et Ada Rémy qui est désormais disponible. La revue aura le plaisir de publier dans son n°31 une étonnante nouvelle radiophonique de ces deux maîtres.

 

Le Trente est polonais !

Le voilà donc dans toute sa splendeur, le numéro trente du Visage vert ! Il part gentiment chez l’imprimeur ces temps-ci et vous sera présenté au Salon de la revue, au salon de Pau et à Sèvres (voir notre article précédent). En tête d’affiche, l’immense écrivain polonais Stefan Grabiński dont nous vous proposons deux nouvelles, « La Maîtresse de Szamota » et « La Voie de garage », ainsi qu’une présentation par son traducteur, Pierre van Cutsem, et un article de Michel Meurger, « Stefan Grabiński, l’homme de feu ». L’auteur est considérable, quasi inédit en France et fera l’objet d’une seconde livraison dans un Visage vert ultérieur, ainsi que d’une publication en volume.

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(Illustration © Ragni Uribva)

Au sommaire également, Marie Aycard ( « Le Tombeau ») présentée par Jean-Luc Buard ; H. G. Wells traduit par Jean-Louis Corpron ( « L’Étrange histoire du journal de Brownlow »), le singulier Frank R. Stockton traduit par Matthieu Prioux ( « La Jeune femme ou le Tigre ? » et « L’Écourteur d’hésitation »),  P. N. Roinard ( « L’Araignée d’or ») et un beau contemporain, Didier Pemerle (« Traitement 2 », « Traitement 3 »).

(On vous avait promis du Crowley — il sera bien présent dans le 31, c’est dit, que nous mettons en train dès ce mois de novembre.)

Le Visage vert, automne 2018

En dépit des apparences, nous sommes toujours de ce monde (même si nos centres d’intérêt nous obligent à avoir un pied dans l’autre).

Pour vous le prouver, nous nous montrerons au Salon de la Revue à Paris, du 9 au 11 novembre 2018, en compagnie de la Société des amis de Saint-Pol-Roux ; puis au Salon du livre de Pau du 16 au 18 novembre ; enfin, aux Rencontres de l’imaginaire à Sèvres, le 24 novembre. Ensuite, épuisés, nous rentrerons chez nous et essaierons de boucler les magnifiques volumes que nous préparons depuis… un certain temps.

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Le Visage vert, tel la marmotte…

… est en train de se tirer de cet interminable hiver. En préparation, un beau numéro 30 (eh oui !), une présentation de la revue à la Maison de la poésie, le 19 avril 2018 et, côté ouvrages, Les Oiseaux de nuit, un recueil de Maurice Level dont vous avez peut-être entendu parler dans l’émission Mauvais Genres la semaine dernière.

 

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Pour réserver une place à la soirée Maison de la poésie (il vous en coûtera la modique somme de 6 euros !), c’est par là…

Mais aussi, grâce à la belle diffusion-distribution que nous assure maintenant Dystopia, une présence renforcée en librairie. Ci-dessous, the Full Verthy au Ciel Rouge de Dijon !

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On revient très vite sur l’ami Level et sur la magnifique exposition Enfers et fantômes d’Asie concoctée par Julien Rousseau et Stéphane du Mesnildot au musée du quai Branly.

Une lecture de Destination Cérès

Ce qui frappe en premier lieu dans Destination Cérès, c’est l’ampleur, la précision, la technicité du vocabulaire employé : d’où un luxe de détails concernant les équipements, les instruments, la configuration des paysages qui donnent une caution réaliste à ces récits d’enquête et de quête. Quand à cela s’ajoute l’utilisation récurrente d’images telles que le labyrinthe ou le miroir, on se dit qu’on n’est pas loin du monde et de la démarche de Borges, le Borges des « Ruines circulaires ». Mais les ravins, failles et autres fissures de glace découpant un univers fantastique font songer à Poe, le Poe d’Arthur Gordon Pym, tandis que la recherche obstinée, obsessionnelle des empreintes, des indices et des traces nous oriente vers Sherlock Holmes. De manière plus subjective, la description de ces architectures écrasantes, naturelles ou fabriquées par la main de homme, fait songer plus d’une fois aux gravures de Piranèse, à l’angoisse que génère leur étagement de niveaux. On est à la fois surpris et pas surpris de voir Jean-Pierre Naugrette évoluer avec autant d’aisance dans le monde des égyptologues et dans celui des astrophysiciens associés à l’envoi de sondes et de drones et peu aidés en l’occurrence par la NASA. Récits de quête et d’enquête donc, où alternent la solidarité et la rivalité, les mesquineries et les gestes généreux à l’intérieur des équipes, où les chercheurs ont le choix entre plusieurs hypothèses (dépôt anormalement concentré de carbonate, ou vaisseau abandonné, station enfouie, ce qui confirmerait l’hypothèse de vie extraterrestre), le choix aussi entre plusieurs itinéraires alors qu’ils se retrouvent à la croisée des chemins. Il s’agit d’entrer en contact avec les civilisations défuntes, de recenser les traces multiformes de la présence de l’homme, de comprendre ses attitudes et pratiques religieuses. D’où l’intérêt pour les autels sacrificiels où l’on immolait des victimes aux dieux obscurs et sauvages, pour la découverte de l’étroite et solennelle entrée du temple où un drone s’aventure à la fin.

On est toujours en train de chercher un passage pour aller plus loin, quitte à se glisser dans des goulots d’étranglement qui signalent le risque et l’interdit. Un passage vers quoi en définitive? Non pas seulement vers un objet, un lieu, une « connaissance »,  un secret, mais, de manière plus ambitieuse, plus métaphysique que scientifique, vers l’énigme de l’être, à jamais insoluble, mais à laquelle on ne peut renoncer. On ne trouvera pas la clé de l’énigme qui se recule indéfiniment, mais, chemin faisant on découvrira les œuvres des hommes, leur héritage mutilé par le temps, les rites cruels de la religion, les décors des méchants contes de fée, les vertiges des escalades ou des plongées, les températures extrêmes,  bref, les dangers de tous ordres inhérents aux affrontements physiques, à l’expérience sensorielle des chercheurs.

D’où ces deux parcours initiatiques formant un diptyque qui s’illumine de feux et de reflets réciproques. Outre leur fourmillement d’échos,  ils baignent l’un et l’autre dans le même « suspense » parce qu’ils sont également teintés d’angoisse et s’accomplissent sous la menace constante de la mort.

Bernard Brugière

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Pour commander Destination Cérès.

Sèvres tentaculaire

Amis franciliens et apparentés, le Visage vert vous accueillera ce samedi 25 novembre avec plaisir sur son stand des Rencontres de l’imaginaire de Sèvres, en l’excellente compagnie de Gilles Ménégaldo, pour son Lovecraft au prisme de l’image. Deux autres nouveautés à découvrir : le n°29 de la revue, avec du Marcel Schwob et une nouvelle inédite d’Anders Fager, l’auteur des Furies de Borås (dont vous pourrez découvrir une interview exclusive sur le site ce dimanche 26 ; la version courte figure au sommaire de la revue). Et Destination Céres, une novella de Jean-Pierre Naugrette. Les Rencontres de l’imaginaire, c’est au SEL de Sèvres. Il y aura du très beau monde…

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