“…monstres volants parmi brumes et nuées”

Comment expliquer le curieux sentiment de vide qui vous étreint une fois la dernière page d’Au bord de l’eau tournée ? Pendant deux ou trois semaines, vous avez, tous les jours, parcouru les monts et les marais en compagnie des brigands chinois héros de cette œuvre extraordinaire — un, puis deux, puis dix… et plus de 1500 pages plus loin, cent huit, cent neuf si l’on compte Chao Gai, le Roi-Céleste-Porteur-de-Pagode, leur chef mort. Vous vous êtes baigné avec un rare bonheur dans la langue robuste recréée par Jacques Dars, charnue, généreuse, à la hauteur de ce texte qui mêle tous les tons et tous les genres. Le retour au réel, loin des bretteurs fabuleux, des aubergistes anthropophages et du Repaire des Paludes est chose difficile. Mais vous reviendrez un jour ou l’autre Au bord de l’eau. Comme au Comte de Monte Cristo, comme aux Misérables. Nés d’une révolte populaire du temps des Song (soit le début de notre douzième siècle), les contes et les anecdotes à la source d’Au bord de l’eau furent rassemblés et récrits par, semble-t-il, l’écrivain Shi Nai-an, qui vécut deux siècles plus tard. Deux lettrés excentriques, Li Zhi (mort en 1602) puis Jin Sheng-tan (mort en 1661) reprennent ensuite le texte et c’est à Jin Sheng-tan, écrit Jacques Dars dans sa fine préface, que l’on doit le le plus beau texte. C’est cette version que Dars a traduite pour Folio, le texte paru en Pléiade reprenant, après les 70 chapitres de Jin Sheng-tan, le texte de Li Zhi. Manuel de révolte et de subversion tout autant que récit d’aventure, généreux et violent, cosmique et drolatique, cruel et fantastique, Au bord de l’eau sera (aussi) notre roman de l’été. 

3 réponses à ““…monstres volants parmi brumes et nuées”

  1. Prescription pour soigner un « retour au réel difficile » par celui qui a souffert du même mal :
    1. boire l’élixir *Shuihu zhuan* jusqu’à la lie, c’est-à-dire dans sa version longue de La Pléiade, puis 2. passer sans respirer au très beau *Jin Ping Mei*, le vider jusqu’au fond de la fiole, 3. recommencer autant de fois que nécessaire.

  2. Dr Kaser, je crois bien que je vais suivre votre conseil, le plus vite possible. Je vous en donnerai des nouvelles, car je dois avouer que c’est vous, Dr Kaser, qui m’avez, sans le savoir, entraîné dans cette spirale infernale, avec un petit coup de main du diabolique Fu Manchu. Comment donc, me demanderez-vous ? Eh bien, Zulma recrée Fu Manchu, qui mène à votre site, lequel renvoie au curieux ouvrage Supplices chinois, lequel conduit, via l’article de Vincent Durand-Dastès, Au bord de l’eau… J’ai bien essayé de m’injecter une manière d’antidote : Au bord de l’eau revu et corrigé par les frères Shaw, ce qui donne, pour les curieux, La légende du lac, un film de Chang Cheh avec David Chiang dans le rôle de Yan Qing, le Prodigue au corps de brocart. Ça n’a pas marché. Mais — égoïstement — je suis bien aise de savoir que d’autres ont souffert du même mal.

  3. Cher Pierre Kaser, j’y suis, dans Jin Ping Mei. Jusqu’au fond de la fiole, comme vous dites… Merci encore !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s