Chaos technique

Au sixième étage du centre Beaubourg, jusqu’au 11 août, Traces du sacré propose au curieux un parcours labyrinthique en 24 salles, de la « Trace des dieux enfuis » à l' »Ombre de Dieu », d’un minuscule Friedrich à une installation lumineuse de Paul Chan (que l’un des commissaires de l’exposition explique longuement ici sur le site, superbe, de l’exposition). « Quelles relations entretiennent art et spiritualité en Occident au 20e siècle ?« , se sont demandés les commissaires de l’exposition, et chacun, sans doute, trouvera quelques éléments de réponse après avoir contemplé l’une ou l’autre des 300 œuvres exposées, parmi lesquelles l’étrange Evolutie de Piet Mondrian, les tableaux spirites de Hilma af Klint, la voix d’Antonin Artaud, le Faust de Murnau, la danse de la sorcière de Mary Wigman, les cérémonies indiscrètes de Kenneth Anger… (sans oublier un vigoureux portrait, par Jean Deville, du Sâr Péladan). D’où vient cependant qu’en sortant de ce parcours peut-être plus malin qu’intelligent*, l’on reste sur sa faim ? L’exposition manque curieusement de chair, malgré ses 300 œuvres. Elle en montre trop, ou pas assez ; les œuvres, trop nombreuses et trop proches, flottent dans une absence de références d’autant plus curieuse que Traces du sacré se revendique clairement comme une exposition à problématique (un livre, un seul, s’est d’ailleurs égaré entre toiles et installations — De l’Allemagne, de Mme de Staël). Y remédient sans doute l’audioguide gentiment proposé à l’entrée de l’exposition, le catalogue, les conférences, le site internet… mais Traces du sacré aurait sans doute gagné à se concentrer sur quelques-uns seulement des moments artistiques qu’elle évoque dans un fatras parfois un peu gratuit, plutôt que de vouloir tout dire d’un catastrophique 20e siècle. « Le combat n’est plus entre le jour et la nuit qui inaugure le Faust de Murnau, mais entre la lumière de l’esprit et la lumière des choses« , explique le dépliant d’accompagnement ; c’est sans doute la raison pour laquelle on trouvera, à la sortie de l’exposition, des tasses à café et des tee-shirts Traces du sacré. 

(*il faut passer devant la projection du Faust pour découvrir la fin de l’exposition, laquelle commence par une œuvre intitulée Him — un petit homme, grandeur nature, en knickebockers, brun, bien coiffé, à genoux, de dos ; le visiteur naturellement cherche à voir son visage. Ah. Adolf Hitler. Les portables cliquètent. « Pas de photos« , rappelle le gardien.)

2 réponses à “Chaos technique

  1. Tout d’abord, je tiens à vous remercier, avec un peu de retard, vous m’en excuserez, du lien que vous avez fait vers mon blog il y a quelque temps.

    Ensuite, l’exposition. Je suis d’accord avec vous que Traces du Sacré a un côté « fourre-tout » un peu agaçant, et que la problématique adoptée permet d’aborder un peu tout et n’importe quoi. Mais quand on creuse un peu, je trouve qu’elle est extrêmement cohérente (sauf pour les parties « blasphème » et « shoah », qui auraient pu à mon sens être absentes). Vous dîtes que s’attarder sur quelques moments artistiques aurait été de meilleur aloi. Le principe de l’exposition est de faire découvrir par un grand panorama qui « survole » l’art du XXe siècle, pas de s’attarder sur tel ou tel artiste. On peut ne pas être d’accord avec ce principe, mais force est de reconnaître sa force: renouveler entièrement l’approche historiographique de l’art du XXe siècle, qui se contentait la plupart du temps d’une approche formaliste (histoire des formes artistiques). Envisager l’art du XXe siècle sous cet angle est une relative nouveauté, c’est ça la force de l’exposition. Ensuite, si vous voulez plus d’informations sur tel ou tel moment artistique, je peux vous assurer que le catalogue d’exposition est très bien fait, et donne beaucoup de pistes.

    Sur bien des points, cette exposition ressemble à Mélancolie, il y a quelques années au Grand Palais. Mais là où Mélancolie juxtaposait des chefs d’œuvre parfois en rapport très lointain avec le fil directeur de l’expo, je ne crois pas avoir vu, après deux visites de Traces du Sacré, d’œuvre vraiment extérieure à la problématique adoptée (avec une réserve sur les parties « blasphème » et « shoah », comme je l’ai dit). C’est pourquoi j’aurais tendance à vous répondre: oui, c’est un fourre-tout, mais un fourre-tout très riche, dans lequel on trouve beaucoup de choses inédites et intéressantes. A nous, ensuite, d’aller fouiner un peu plus loin dans telle ou telle direction.

    Quant à l’absence de livres… dans la salle « grands initiés » consacrée à l’occultisme fin XIXe siècle, il y a des livres d’anthroposophes, et dans la salle consacrée à la beat generation, il y a des livres des poètes et romanciers de la beat generation. Donc, Mme de Staël ne se trouve pas si seule 🙂 Mais c’est vrai que la première salle est particulièrement déconcertante: avec Goya et Hugo qui côtoient Hirst et Fontana, on peut se demander au premier abord si les commissaires d’exposition ne sont pas tombés sur la tête.

  2. François, merci de votre commentaire passionné. J’ai repensé depuis à la frustration qu’avait suscité en moi Traces du sacré. D’où vient-elle vraiment ? Sans doute de la nature des choix des commissaires (Hirst en effet, entre quelques autres), mais aussi de la surface consacrée à cette lecture nouvelle (comme vous le dites justement), jamais vraiment approfondie. Je ne doute pas qu’elle le soit dans le catalogue, avec toutes les références nécessaires… Mais j’ai comme chacun mes « expositions absolues » : Medusa, il y a bien longtemps, à Vienne ; Azur à la Fondation Cartier ; Le corps et l’âme au Grand Palais (et dans un registre différent, Hitchcock et l’art à Beaubourg justement) — tous ces titres sous réserve de vérification ! Ces expositions parvenaient à constituer un monde, une vision cohérente, que je n’ai pas retrouvée avec Traces du sacré, et l’une des raisons sans doute en est la pauvreté des références littéraires ou cinématographiques exposées ou mises en scène… Cela dit, vous avez raison de dire que l’exposition lance ses visiteurs sur de très nombreuses pistes. Et c’est certainement l’essentiel.
    (Félicitations renouvelés pour votre blog !)

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