Le reflet terni du piano à queue

Tout a commencé samedi matin avec une de ces dissertations sur le classement des meilleures ventes de livre dont Philippe Vallet, journaliste à France Info, a le secret. Toujours brouillé avec les mauvais genres, le chroniqueur nous expliquait donc la chose suivante : « Terry Goodkind avec L’empire des vaincus, huitième volume de sa saga intitulé L’épée de vérité, est l’une des nouvelles stars de la littérature dite « héroïque » américaine : pour nous cela veut dire « fantastique ». » Ah. Ce rapprochement hâtif nous a laissé cois, nous, d’autant que Vallet n’en est pas à son coup d’essai. Nous devrions peut-être lui conseiller la lecture de Caillois, ou de Marcel Schneider. Ou plus simplement de wikipedia. Certes, peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. Que Poe, dans le raisonnement de Philippe Vallet, relève de la littérature dite héroïque n’ôte rien à la valeur de ses œuvres. Mais cette innocente bourde nous a tourné dans l’esprit un bon moment, avant de rentrer en collision frontale avec ceci, extrait du tout dernier Chronicart, le numéro 49. C’est Catherine Millet qui parle (Catherine Millet est directrice d’une revue d’art et a publié deux récits autobiographiques) : « … je ne crois plus à l’idée de prendre un personnage, de lui donner un prénom, et de le faire vivre comme ça, à travers des récits fictifs…  » Certes, Catherine Millet pense essentiellement lorsqu’elle tient ces propos à une littérature dite réaliste. « … j’estime qu’utiliser la fiction pour raconter le réel revient à ne pas oser aller jusqu’au bout de ce que l’on a à dire« , précise-t-elle. Mais que penser de cet autre propos ? « On peut dire que j’ai peu d’imagination, soit, mais je pense que l’imagination peut aujourd’hui s’exprimer beaucoup mieux au cinéma ou dans les jeux vidéos que dans les livres. » Ce qui enterre les littératures modernes de l’imaginaire d’une pelle pour le moins hâtive… Les interviewers n’ont malheureusement pas poussé le bouchon plus loin, et nous n’apprendrons pas par Chronicart la raison pour laquelle l’imagination contemporaine s’exprime mieux dans les jeux vidéos ou au cinéma que dans les livres. À Philippe, à Catherine, offrons donc ces quelques lignes extraites du roman (autobiographique, nous dit-on) de Mikhail Boulgakov, Le roman théâtral : « Toute la maison dormait. Je regardai par la fenêtre. Dans les cinq étages au-dessous de moi, aucune fenêtre n’était éclairée. Et je m’aperçus que ce n’était pas une maison, mais un immense bateau à plusieurs ponts, qui voguait sous le ciel noir et immobile. La pensée de ce mouvement me plut. Je me calmai, le chat se calma aussi, et ferma les yeux. C’est ainsi que je commençai à écrire mon roman. Je décrivis d’abord la tempête de neige silencieuse de mon rêve. Je m’efforçai de rendre le reflet terni du piano à queue sous la lampe de l’abat-jour… » Le reste est à lire ici.

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10 réponses à “Le reflet terni du piano à queue

  1. L’inculture crasse et les oeillères de ces beaux esprits étonneront toujours. Merci pour la référence du Boulgakov que je ne connaissais pas, ça a l’air drôlement bien.

  2. la reverie des mots nous entraine dans des contrées innexplorées. oui à cet imaginaire ci.

  3. « Je tiens à prévenir le lecteur que je ne suis absolument pour rien dans la rédaction de ces Mémoires, qui me sont d’ailleurs parvenues dans des circonstances étranges et tout à fait pénibles. Le jour même du suicide de Serguéi Léontiévitch Maksoudov... »
    Ainsi commence Le roman théâtral. C’est drôlement bien, en effet !

  4. C’est rudement bien écrit, Boulgakov, à la différence de Millet… comme de Goodkind? 😉

    Ceci dit, c’est difficile de traduire « fantasy », et il me semble qu’une de ses nuances de sens correspond à ce que l’on entend par « fantastique » de l’autre côté de la Manche. Mais le mot et la chose sont deux choses différentes, et le genre de la « fantasy » n’a évidemment que peu à voir avec celui dit « fantastique ». Le problème étant d’une part de confondre le genre « fantasy » avec la totalité des sens que le mot convoque, et d’autre part de confondre le genre « heroic-fantasy » avec celui de la « fantasy » tout court… Pauvre Philippe, perdu dans ces problèmes philologiques, il en a certainement oublié de lire les oeuvres !

  5. Bien écrit et bien traduit, je pense (Claude Ligny). Votre remarque sur la fantasy est judicieuse… Mais je crois que pour Philippe Vallet, le fantastique commence à Romain Sardou et finit à Goodkind !

  6. Le ministère de la culture (dont les illuminations laissent parfois songeur) propose, dans son glossaire, de traduire  » fantasy » par « fantaisie »… pour le moins surprenant, non ?
    (le glossaire en question
    http://franceterme.culture.fr/FranceTerme/
    entend combattre les anglicismes et autres barbarismes 🙂 en suggérant des équivalents possibles, pas toujours très heureux.
    J’en disais quelques mots
    http://blongre.hautetfort.com/archive/2008/03/22/neologisme-equivalents.html

    Concernant la littérature « fantastique », on parle plutôt de « supernatural » en anglais – me semble-t-il ?

    (La rengaine de C Millet concernant la mort du roman tel que nous sommes nombreux à l’aimer, et comme il s’en écrit/publie encore, fort heureusement, m’inspire beaucoup de choses, mais je préfère m’abstenir de tout commentaire…)

  7. Je suis en train de me dire qu’un des charmes de la littérature dite fantastique se trouve justement dans la difficulté qu’on peut avoir de la définir. Littérature du surnaturel ou du sous-naturel, si l’on veut… Du para-naturel ? Au Salon, nous nous en sommes tirés en parlant de « littératures de l’imaginaire », en guise de nano-manifeste anti-Millet. Merci pour le lien vers ton article et le glossaire lui-même. « Absorption sur trajet au limbe » m’a plongé dans le bonheur.

  8. Oui, tu as raison – quand des oeuvres échappent à toute définition formatée, la littérature s’en porte mieux…
    Quant au glossaire, j’en recommande en effet la consultation un jour de déprime 🙂

  9. De toute façon, il n’est pas bon d’avoir un nom qui commence par « Philippe Val »…

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