Archives de Catégorie: Cinéma (avec ou sans pop corn)

Pour entrer dans le monde de Lovecraft

Notre ami Gilles Ménégaldo (coordinateur notamment de Lovecraft au prisme de l’image, paru en 2017 aux éditions du Visage vert) nous signale un beau projet, Le Monde de Lovecraft, film-enquête consacré par Marc Charley à l’auteur des Montagnes Hallucinées. Projet auquel Gilles, spécialiste émérite de HPL, collabore (il coordonnera et conduira les interviews d’autres spécialistes de la question), ainsi que le grand illustrateur Nicolas Fructus. Ce projet original s’appuie… sur vous, spectateurs et spectatrices qui lisez et appréciez Lovecraft : si vous voulez aider au financement de cette intrigante et savante entreprise, c’est ici : Cthulhu Ulule. Et l’excellent Bertrand Bonnet nous en parle ici.

Le Faust de Sokourov

Alexandre Sokourov filme de l’autre côté cher à Kubin. Il partage ce privilège avec cet autre grand malaxeur de chair et de viande qu’est Jan Svankmajer, même si son divorce avec la réalité est moins manifeste. Son Faust est-il pour autant une œuvre fantastique : sans doute, les diables y ont le sexe à l’envers et les morts ressuscitent. Le docteur Faust dissèque un cadavre que son domestique et disciple Wagner évacue, va mendier auprès de son père, médecin sévère, n’en reçoit rien — qu’une étreinte des plus singulières — rend visite à Méphistophélès, prêteur sur gages, le suit (ou le précède) dans la ville de leurs ébats : l’un et l’autre s’attirent comme deux aimants féroces. Ils croisent des veuves et des porcs. Méphisto, homme énorme au visage sans chair emmène Faust au lavoir, exhibe devant les femmes aux corps ronds, aux corsets trempés, sa difformité. Marguerite est parmi les femmes. De nouveau l’aimant : Faust suit Marguerite, Méphisto suit Faust. Ou l’inverse, et ce jusqu’à la chute. On n’en dira pas plus de ce film où l’image et le verbe coulent pendant plus de deux heures avec une fluidité magnétique, inventant une œuvre charnelle et distordue dans laquelle on pourrait aussi bien mettre les deux mains.

 

 

 

 

 

 

Hors Satan

Où une jeune fille en noir traverse l’écran avec les gestes grêles du Nosferatu de Murnau.
Où la même entre dans l’obscurité d’un fourré comme la petite Mexicaine de Jacques Tourneur (L’Homme-léopard) s’enfonce dans le tunnel au bout duquel elle trouvera son assassin.
Où le vent souffle avec la même force que sur les dunes d’Ordet.
Film hyperréaliste, sans doute, Hors Satan, de Bruno Dumont, est aussi un film fantastique. En salles depuis le 19 octobre.

Fausse nouvelle

On nous dit que Raul Ruiz est mort à Paris en ce 19 août. C’est bien possible. Cependant que dans un univers parallèle tout ceci passe à jamais, en boucle ou pas.

La Comtesse (Un article de Michel Meurger)

La Comtesse (2009). Film américano-franco-allemand de et avec Julie Delpy

L’histoire tragique d’Erzsébet Bathory (1560-1614) a déjà été portée à l’écran plusieurs fois. Beaucoup de bonnes fées s’étaient penchées sur le berceau de La Comtesse : acteurs talentueux, parmi lesquels on peut mentionner William Hurt, parfait dans le rôle de Thurzo, l’adversaire de la Bathory, et surtout, Julie Delpy, tour à tour hautaine, émouvante, hantée, le décor suggestif d’un burg (slovaque ?), résidence de la noble Hongroise, de superbes images, rivalisant parfois avec les tableaux maniéristes de l’école de Prague (la chair cireuse de la comtesse, les clairs-obscurs des intérieurs), une fine et élégante musique due à Julie Delpy. La réussite était au bout du chemin ; et pourtant, ce film est un échec. Il doit son déclassement à un scénario inepte qui ruine les efforts déployés. La cinéaste a trahi l’actrice. Peut-être sous la pression des producteurs, la Française, suivant consciemment ou inconsciemment l’exemple de Coppola dans son Dracula (1992), a cru pouvoir marier la love story à la légende sanglante, les soupirs enamourés aux grincements de la vierge de fer. Mais dans le cas de Coppola, le baroquisme, le kitsch sublime de l’ensemble, permettent de faire l’impasse sur certaines afféteries. Avec La Comtesse, il n’en est malheureusement pas question.

Sans doute repoussée par l’aura grand-guignolesque entourant son sujet, Julie Delpy a voulu humaniser celle que la tradition stylisait en monstre sacré. Son film aurait pu s’appeler La Vie passionnée d’Erzsébet Bathory, car l’actrice-cinéaste attribue une origine prosaïque à la cruauté bathorienne : les amours contrariées d’une femme mûre et d’un jeune homme. Transcendant ces prémisses, Racine avait créé un chef-d’œuvre. Pourtant, l’anti-héroïne de La Comtesse n’est pas Phèdre, et la vision de cette châtelaine partagée entre un jeunot idéaliste et un roué masochiste avide de cinglades, suscite le bâillement. Ne reprochons pas à Julie Delpy d’avoir adopté l’interprétation cosmétique des bains de sang. Certes, comme je l’ai montré dans Le Visage Vert (1), l’épisode de la coiffeuse maladroite, le sang comme eau de jouvence, les ablutions vermeilles n’apparaissent pas lors du procès de 1611 ; il s’agit d’une tradition populaire, reprise au siècle suivant par un jésuite hongrois, le père Turoczi (1729) à des fins d’édification. Quant à l’usage bathorien d’une vierge de fer, mis en images dans La Comtesse, c’est un romancier, Sacher-Masoch, qui l’évoqua le premier dans une nouvelle, « Eau de jouvence », en 1874. La Comtesse n’étant pas un documentaire, mais une fiction, Julie Delpy avait parfaitement le droit de préférer le Mythe à l’Histoire. Toutefois, la thématique frénétique est traitée avec trop de retenue, et ici, la sobriété se change en froideur.

L’infidèle biographe de la Bathory, Valentine Boué-Penrose, avait su se départir de la modération française pour offrir au lecteur dans son roman de contrebande (2) quelques belles pages convulsives. À l’inverse, Julie Delpy substitue au roman noir un roman sentimental. Mais l’on ne donne pas impunément congé au gothique. Avec lui a fui la démonie, et le lyrisme incantatoire du château perdu et de la louve friande de sang virginal. Au final, cette Comtesse s’avère trop raisonneuse pour plaire aux démons ; la poésie ne l’habite pas.

Notes

(1) Le Visage Vert, n° 11, octobre 2001, p. 56-61.

(2) Valentine Penrose, Erzsébet Bathory. La comtesse sanglante, Paris : Mercure de France, 1962.

[Et pour voir la bande annonce, c’est ici. Le film est paru en DVD en décembre 2010.]

Un Noël fantastique

Le Visage vert vous souhaite un excellent Noël et vous conseille, si vous êtes parisien et sans réveillon, d’aller voir Les mystères de Lisbonne (il y a une séance vers 19 heures à l’UGC Orient-Express, au Forum des Halles). Le dernier film en date de Raul Ruiz est un beau monstre de plus de quatre heures, filmé avec légèreté et lenteur, peuplé de visages splendides, de faux-semblants, de corps en déséquilibre. Adapté du roman homonyme, un des grands succès de Camilo Castello Branco, un Eugène Sue (ou un Wilkie Collins) portugais, c’est un conte à tiroirs, riches en coïncidences extraordinaires, auquel la langue portugaise donne un phrasé si musical et si syncopé que les passages en français paraissent presque trop lisses (c’est bien la seule réserve que l’on peut faire à cette œuvre splendide.) Bonne nouvelle pour ceux qui rateront le passage en salle : la version longue des Mystères de Lisbonne passera sur Arte en mai 2011. Ah ! Au fait. Ceux de nos lecteurs qui auraient des informations sur une adaptation par Raul Ruiz d' »Enoch Soames », notre nouvelle fétiche, peuvent nous l’indiquer en commentaire (ou par mail). Ils recevront un petit père Noël de bûche en plastique siglé Le Visage vert.mysteries-a-500.jpg

Tropical Malady

… lequel est sans doute, avant la sortie très attendue d’Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, un des plus beaux films fantastiques de ces dix dernières années.

Cœur des ténèbres

C’est saison faste ce printemps pour le cinéma japonais sur les écrans français. Nos lecteurs occasionnels connaissent le faible de la maison pour la pellicule fabriquée dans ce coin du monde. Sortent donc, officiellement, Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa (déjà sur nos écrans, ou déjà sorti de vos écrans…) et, mercredi 22 avril, En marchant de Hirokazu Koreeda. Les deux ou trois derniers films de ces brillants réalisateurs étaient passés directement par la case vidéo, ce qui n’est même pas le cas pour Kôji Wakamatsu, dont la dernière incursion en territoire français  (la réédition en 2007 de son Quand l’embryon part braconner) s’est soldée par une quasi censure. Sort que ne devrait pas connaître United Red Army, qui sort le 6 mai et qui a fait l’objet d’une présentation en avant-première début avril, en présence du réalisateur. Mais que vient faire sur le site du Visage vert (fantastique ancien, etc.) un docudrame consacré à la dérive violente des mouvements étudiants d’extrême-gauche dans les années 70, si brillant soit-il (et il l’est) ? Wakamatsu, ancien contestataire lui-même, explorateur des marges et des genres (il passe pour l’un des maîtres du cinéma érotique japonais), conduit son spectateur dans les abysses où vivent nos monstres intimes. Les étudiants dont il suit le parcours, s’étant radicalisés, prennent le chemin de la montagne et organisent des camps d’entraînement clandestins. Les rapports déjà tendus entre factions et individus s’hystérisent, et les étudiants s’éliminent les uns les autres, se contraignant à des autocritiques cannibales où les frères frappent les frères, les compagnes les amants. Une quinzaine d’entre eux n’y survivra pas. Dans la pénombre de leur repaire, aussi hanté que celui du tueur à la tronçonneuse, l’une des étudiantes, jolie fille inquiète qu’aucun de ses compagnons ne semble vouloir abîmer, se martèle le visage à coups de poings. Cette autodestruction achevée, on lui tend un miroir. Le visage torturé, difforme, qui flotte devant elle, de longues secondes, dans l’obscurité du chalet, est le plus terrible des spectres.  

Effroyable histoire, aimable conversation

Il n’est peut-être pas si horrible que cela pour Kiyoshi Kurosawa d’être l’autre Kurosawa — le jeune, le vivant. Sans aucun lien familial avec Akira Kurosawa, Kiyoshi Kurosawa, né en 1955, réalise et produit des films depuis 1975. Rouge profond a publié il y a quelques mois un petit livre d’entretiens intitulé Mon effroyable histoire du cinéma, dans lequel Kiyoshi-san discute assez joyeusement avec le critique et réalisateur Makoto Shinozaki, volubile interviewer de 8 ans son cadet. De ses films, bien sûr — de Cure, de Charisma, de Séance, de Door 3, laissant hélas de côté les remarquables Jellyfish et Doppelgänger —, mais surtout de ceux des autres. Cette Effroyable histoire est aussi une cinémathèque privée, qui donne envie de voir ou de revoir, par l’œil lucide de Kurosawa, le Matango d’Ishiro Honda, les diverses versions de l’histoire de fantômes Les spectres de Yotsuya, Goke, Body Snatcher from Hell, et quelques classiques occidentaux — Vampyr, Le moulin des supplices, L’étrangleur de BostonMassacre à la tronçonneuse… Spectateur humble, avisé, souvent drôle, Kurosawa isole dans ces films les mécaniques de l’effroi et de l’étrangeté sans en déflorer les conséquences cinématographiques. Quelques mots pour finir sur Miira otoko no kyofu (La momie de la terreur), le premier film (c’est en fait une série) qui l’ait effrayé : « J’avais six ou sept ans et je n’avais aucune réelle connaissance de la mort. J’avais déjà vu des gens mourir à l’écran, comme dans Godzilla. En revanche, je n’avais pas encore vu un mort renaître… Avec cette série, j’ai découvert la peur par anticipation : le fait de redouter le plan à venir, d’avoir peur… de la peur.« 

Japan Times

Bien qu’en vadrouille (pour l’un de ses composants tout du moins) outre-Atlantique, le comrade blog est poursuivi par son obsession japonaise. Les Chroniques de l’oiseau a ressort (Haruki Murakami y offre l’un de ses mondes aux sentiers bifurquants) lui ont tenu compagnie pendant le voyage, et l’attendait sur place (New York) une belle et double surprise. New York aime le Japon : un sushi bar tous les deux blocs de rue, et sur l’Avenue of the Americas, Kinokunya, un vrai bonheur de librairie. De fil en aiguille, Kinokunya nous conduit au Film Forum qui propose en juin et juillet sept semaines avec Tatsuya Nakadai. Une aubaine : Nakadai est un immense acteur ; son regard fou et sa voix de cuivre animent encore Ran, Le visage d’un autre, Le sabre du mal, Hara-Kiri… Et Nakadai parlait en personne le 25 juin au soir de son parcours en 35mm et sur les planches. Malheur : la causerie était sold out (mais vous pouvez l’entendre ici, par exemple !)… En guise de clin d’oeil, TCM diffusait alors The Crimson Kimono, polar erratique sis dans le Little Tokyo des 50s. Le lendemain, nouvelle attraction : la Japan Society proposait un moment avec Teruyo Nogami, assistante et scripte en chef d’Akira Kurosawa. Cette infatiguable vieille dame est l’auteur d’un livre de souvenirs sur Kurosawa, Waiting on the Weather. Les cheveux en bataille, le regard et la langue gentiment acerbes, elle a fait rire une petite foule toute conquise, en anglais et en japonais. Fausse neige sur une balancelle, fausses lueurs folles dans les bois, archers qui ne ratent pas leur cible : les explications de Mme Nogami ont fait mieux comprendre au public quelques-unes des grandes images des films de Kurosawa, sans en ternir la grandeur. En guest star, Tatsuya Nakadai (encore lui, enfin lui) est venu expliquer sa triple apparition dans le Kagemusha de Kurosawa. Joie dans la salle…