Archives de Catégorie: Expositions

Mai, mort et résurrection

Amis du Visage vert, vous nous retrouverez comme tous les mois de juin au Marché de la poésie, en compagnie du Black Herald. Dates à venir ! En attendant, nous vous convions à deux soirées où vous pourrez découvrir le formidable travail de notre camarade LMG Névroplasticienne, Fosse commune. Qu’est-ce que Fosse commune ? Un recueil de 365 dessins illustrant des «courriers postaux testamentaires» envoyés par 365 vivants à LMG, à sa demande. À partir de ces textes où chacun imaginait sa mort, LMG a réalisé 365 œuvres — 365 morts si l’on veut —  monochromes et fascinantes, identifiés par les seules initiales et dates de naissance des expéditeurs. Les textes, qui ne sont pas repris dans Fosse commune, seront détruits lors d’une cérémonie publique.

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Si vous voulez découvrir quelques-unes des œuvres originales, vous procurer l’ouvrage, édité aux Âmes d’Atala et rencontrer LMG, artiste extraordinaire, deux dates : le 25 mai à Lille, à la Face B, 60 rue d’Esquermes à partir de 17 heures et le 3 juin à Paris, à la librairie Charybde, 129 rue de Charenton, à partir de 19 h 30 (rencontre agrémentée d’un intermède Libraire de la mort).

Les Royaumes de Darger à Paris

Darger n’est pas inconnu à Paris où la Halle Saint-Pierre, la Maison Rouge et le Museum of Everything l’ont déjà exposé. Cette fois-ci, cependant, les tableaux que l’on peut découvrir dès maintenant dans les salles du Musée d’art moderne de la ville de Paris sont destinées à y rester : plus de quarante d’entre eux ont été données par Kiyoko Lerner, l’ayant-droit de l’artiste, au musée. Ainsi pourra brûler en permanence en pays cartésien une des œuvres les plus énigmatiques, les plus violentes et les plus tourmentées du XXe siècle, qui n’en manque pourtant pas. Artiste et écrivain autodidacte, Darger, mort à quatre-vingt ans, n’a sans doute jamais montré son travail à quiconque, ni ses tableaux, collages et dessins, ni ses écrits — dont trois romans de proportions épiques qui brassent guerres, massacres, tornades et folles aventures. À une exception près, sans doute — la «Bataille de Calverhine» exposée à l’entrée des salles que lui consacre le Musée d’art moderne, immense collage cuit par le temps, à la peau aussi accidentée que celle d’une momie (l’œuvre était accrochée dans l’appartement où Darger vécut une bonne partie de sa vie, à Chicago.) Par contraste, les vastes panoramas qui suivent (et que l’artiste conservait, entassés dans un coin du même appartement) paraissent d’une vénéneuse luminosité, hantés qu’ils sont par les fillettes nues, les créatures hybrides, les incendies, les fleurs et les soldats sadiques. Les amateurs d’imaginaire ne peuvent passer à côté de cette œuvre d’une énergie et d’une inventivité sans frein, atroce et drôle.   On ne peut que leur recommander d’acquérir le catalogue, imaginé et dirigé par Choghakate Kazarian, la commissaire de l’exposition : non seulement les œuvres exposées y sont restituées avec précision et passion, mais les écrits de Darger — Dans les Royaumes de l’Irréel ; Nouvelles aventures à Chicago et Histoire de ma vie (dont Aux Forges de Vulcain a publié les 200 premières pages) — y trouvent toute leur place, par le biais notamment des contributions de Michael Bonesteel, de Mary Trent et de Carl Watson, spécialistes émérites de l’artiste-écrivain. Kiyoko Lerner et Mark Stokes (par ailleurs auteur d’un beau documentaire sur Darger, projeté à l’entrée de l’exposition) ouvrent quant à eux de curieuses fenêtres sur la vie de Darger.

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À noter que le Musée d’art moderne de la ville de Paris présente, en parallèle, quelques-unes des 230 photographies de Nathan Lerner (designer et découvreur de Henry Darger), également données au musée par sa femme Kiyoko. Contrepoint austère et porteur d’une plus tranquille lumière à la folie dargérienne.

Redon au Grand Palais

Odilon Redon est, avec James Hogg, Mary Shelley, Max Beerbohm et quelques autres, un des génies tutélaires du Visage vert. Nous avions eu le bonheur de publier dans notre numéro 2 « Fantômes et magiciens », une nouvelle d’Edward Bulwer-Lytton pour laquelle René Philippon, amateur d’art et d’occultisme, avait commandé à Redon six illustrations (reproduites, naturellement, dans le Visage vert.) Bulwer-Lytton et Redon refirent une apparition dans le numéro 15 de la revue, la planche 6 de La nuit, œuvre de ce dernier, illustrant le « Manuscrit trouvé dans une maison de fous » du premier.

Impossible par conséquent de ne pas recommander à tous ceux qui le peuvent l’extraordinaire exposition que les galeries nationales du Grand Palais, à Paris — l’exposition s’installera ensuite à Montpellier — consacrent à Redon. Près de deux cents œuvres — gravures, lithographies, pastels, toiles, aquarelles — sobrement exposées dans la pénombre — fragilité des œuvres oblige — et le curieux silence qu’imposent aux visiteurs ces visions. Gravures minuscules des débuts, à l’ombre de Rodolphe Bresdin, fusains et lithographies — les « Noirs » de l’artiste — proliférations lumineuses dans lesquelles pénètre peu à peu la couleur, organique et primale, bien plus que charnelle ; pastels et huiles pour finir, dans la lumière presque déplaisante de la sortie d’exposition : « Odilon Redon, prince du rêve » est une rétine géante qu’en visiteur frissonnant l’on voudrait pouvoir explorer, boire, palper jusqu’à la transe.

Site de l’exposition
— et piètre aperçu :

Forêts profondes

C’est, au deuxième sous-sol du beau musée d’art Roger-Quilliot, à Clermont-Ferrand (partie Montferrand, curieux monticule couvert de belles maisons mortes) une grande salle ronde, blanche, où les linogravures et les eaux-fortes de Marc Brunier-Mestas sont exposées jusqu’au 8 mars 2009. La linogravure est un médium violent, sans demi-teintes ; Marc Brunier-Mestas en tire des vignettes énigmatiques et mordantes, mais aussi de très grandes œuvres — représentations humaines et animales (les deux en même temps : l’artiste est un adepte des greffes sauvages), paysages. Familier de la Haute-Loire, il y va dessiner, retranscrit son impression sur la plaque de lino et fait affleurer dans le lacis des traits de gouge la vie cachée des sous-bois. Les eaux-fortes sont plus grises, apparemment plus délicates, mais elles sont possédées de la même ironie transformatrice. Tournant et retournant ces empreintes dans le puits de lumière du Musée Quilliot, l’on pense à Vachal, à Topor, certes, mais surtout à Marc lui-même, et à cette remarque acide de Richard Crevier, qui signe l’un des textes du très beau catalogue de l’exposition : « Ce travail subtil trouvera un public qui rougira de reconnaître en lui sa perversité. » C’est tout le mal qu’on souhaite au public et à Marc Brunier-Mestas.(Cher public, pour commencer à rougir, suivez ce lien !)

A foggy day in London town

Plus pluvieux que brumeux, du reste… On a donc trouvé refuge, à deux pas de Trafalgar Square, dans les salles l’incomparable National Portrait Gallery, petite sœur de la National Gallery et dont la spécialité est le portrait. Rois et reines, scientifiques et bretteurs, ministres et soldats, écrivains, acteurs, peintres, musiciens, sportifs : les Britanniques remarquables sont tous (ou presque) représentés à la National Portrait Gallery, qui s’est offert il y a quelques années une nouvelle muséographie. La NPG propose jusqu’au 19 octobre une petite exposition temporaire consacrée à Percy Wyndham Lewis, promoteur du Vorticisme, écrivain et peintre, portraitiste acide, à ce double titre, de la société artistique de l’entre-deux-guerre britannique ; les Sitwell, Ezra Pound, T. S. Eliot, James Joyce, Rebecca West, Naomi Mitchison posèrent pour lui et se firent parfois écorcher dans ses romans à charge. L’âge d’homme et la belle (et beerbohmienne) revue de Gérard-Georges Lemaire, L’Ennemi, avaient remis Wyndham Lewis au goût de la France il y a une trentaine d’années. Une petite promenade le long de la Tamise réservait une autre, heureuse surprise — sur les étagères du Filmshop du British Film Institute, l’édition en DVD de ce curieux et frêle monument du cinéma britannique qu’est la Trilogie de Bill Douglas. On y revient très vite, après l’avoir revu… Mort en 1991 à l’âge de 57 ans, Douglas a légué à la postérité une adaptation des Confessions du pécheur justifié qui n’a pas trouvé de réalisateur. (Aparté : y a-t-il parmi nos lecteurs de passage un amateur de Wojciech Has qui aurait vu sa version des Confessions ?)

Chaos technique

Au sixième étage du centre Beaubourg, jusqu’au 11 août, Traces du sacré propose au curieux un parcours labyrinthique en 24 salles, de la « Trace des dieux enfuis » à l' »Ombre de Dieu », d’un minuscule Friedrich à une installation lumineuse de Paul Chan (que l’un des commissaires de l’exposition explique longuement ici sur le site, superbe, de l’exposition). « Quelles relations entretiennent art et spiritualité en Occident au 20e siècle ?« , se sont demandés les commissaires de l’exposition, et chacun, sans doute, trouvera quelques éléments de réponse après avoir contemplé l’une ou l’autre des 300 œuvres exposées, parmi lesquelles l’étrange Evolutie de Piet Mondrian, les tableaux spirites de Hilma af Klint, la voix d’Antonin Artaud, le Faust de Murnau, la danse de la sorcière de Mary Wigman, les cérémonies indiscrètes de Kenneth Anger… (sans oublier un vigoureux portrait, par Jean Deville, du Sâr Péladan). D’où vient cependant qu’en sortant de ce parcours peut-être plus malin qu’intelligent*, l’on reste sur sa faim ? L’exposition manque curieusement de chair, malgré ses 300 œuvres. Elle en montre trop, ou pas assez ; les œuvres, trop nombreuses et trop proches, flottent dans une absence de références d’autant plus curieuse que Traces du sacré se revendique clairement comme une exposition à problématique (un livre, un seul, s’est d’ailleurs égaré entre toiles et installations — De l’Allemagne, de Mme de Staël). Y remédient sans doute l’audioguide gentiment proposé à l’entrée de l’exposition, le catalogue, les conférences, le site internet… mais Traces du sacré aurait sans doute gagné à se concentrer sur quelques-uns seulement des moments artistiques qu’elle évoque dans un fatras parfois un peu gratuit, plutôt que de vouloir tout dire d’un catastrophique 20e siècle. « Le combat n’est plus entre le jour et la nuit qui inaugure le Faust de Murnau, mais entre la lumière de l’esprit et la lumière des choses« , explique le dépliant d’accompagnement ; c’est sans doute la raison pour laquelle on trouvera, à la sortie de l’exposition, des tasses à café et des tee-shirts Traces du sacré. 

(*il faut passer devant la projection du Faust pour découvrir la fin de l’exposition, laquelle commence par une œuvre intitulée Him — un petit homme, grandeur nature, en knickebockers, brun, bien coiffé, à genoux, de dos ; le visiteur naturellement cherche à voir son visage. Ah. Adolf Hitler. Les portables cliquètent. « Pas de photos« , rappelle le gardien.)

Dargerismes

Jusqu’au 21 septembre au remarquable American Folk Art Museum (New York), une exposition frustrante qui montre, en compagnie de quelques panneaux d’Henry Darger, les oeuvres d’artistes vivants qui revendiquent son influence. Amy Cutler et ses filles livides aux longs cheveux, Yun Fei Ji que Darger soulagea du « singe qu’il avait sur le dos », soit la peur du figuratif, Anthony Goicolea, Justin Lieberman… Frustrant, car tous travaillent au soleil, pour ainsi dire, quand Darger n’a connu que l’ombre et l’anonymat. Un bienfait, dans son cas, une vie des confins qui lui a permis d’aller libre dans son univers sans pareil. Les jeunes artistes que l’American Folk Art Museum expose ont beau revendiquer l’influence de Darger, il leur manque fatalement les conditions originelles dans lesquelles Darger, non seulement autodidacte, mais encore en deuil complet du monde, travailla. C’est encore Yun Fei Ji qui s’en tire le mieux, loin du vague contentement de soi qu’expriment inconsciemment les autres. Reste donc un aimable va-et-vient entre les dioramas de Darger aux couleurs folles, et d’anodines paraphrases. De passage au Museum, on n’oubliera surtout pas, au 4e niveau, les sculptures d’Asa Ames, curieux portraitiste du XIXe, non plus que les belles collections permanentes.

Next stop, Lake Crescent , non loin du Pacifique…