Archives de Catégorie: Livres

Demain vous entrez dans la conspiration

Il y a quelques années, Le Visage vert n°6 publiait ‘Anachronie du Monde’, un chapitre tiré d’un texte inédit de Philippe Riviale qui s’appelait à l’époque Le Royaume de ce Monde. Depuis, le même Philippe Riviale a publié au Visage vert (versant maison d’édition) un curieux roman balzacien, L’Or Taillefer (2009). Et puis, fin 2012, aux éditions Attila, ce fort beau Demain vous entrez dans la conspiration, version considérablement modifiée et augmentée du Royaume de ce Monde et salué par la critique, du Monde, justement, à l’Accoudoir

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Entre Vienne et Saint-Sulpice

Amis du Visage vert, nous serons comme tous les ans au Marché de la Poésie, en compagnie de nos amis de l’OEil d’or et du Black Herald (de vrais poètes, eux), stand 104 (que nous partageons avec les non moins estimables Notes de nuit), du jeudi 14 au dimanche 17 juin. On pourra nous y rencontrer entre 11 heures 30 et 22 h 30 s’il fait beau. S’il pleut, on aura du mal à tenir aussi tard. C’est donc place Saint-Sulpice à Paris. Toutes infos pratiques ici.

Nous aurons le plaisir de vous présenter le n°20 du Visage vert, tout frais sortis des presses, et notre nouveauté de ce printemps, Exit Vienna, de Jean-Pierre Naugrette, qui a déjà publié chez nous Retour à Walker Alpha et l’édition augmentée de ses Hommes de cire, pastiche holmésien paru jadis chez Climats.

Dans l’Europe des fatales années 1940, Naugrette suit l’étrange chemin de Sebastian Schnee, jeune Allemand éduqué en Angleterre. Témoin de l’agonie de Sigmund Freud, un ami de son père, Schnee, après la guerre, revisite une Vienne écartelée par les armées alliées, à la recherche d’inaccessibles fantômes. Des signes infimes relient ce temps instable aux derniers jours de Freud, que Naugrette reconstitue avec une érudition ironique par le biais de lettres réelles ou imaginaires et de curieux dialogues de théâtre. Virtuose et profond, Exit Vienna est une incursion réussie en Mitteleuropa — à lire en écoutant Le Voyage d’Hiver.

L’auteur, l’auteur !

Le très beau musée Kolumba de Cologne expose, dans un bâtiment dû à l’architecte Peter Zumthor, une série d’œuvres anciennes et modernes dont les auteurs ne sont jamais nommés sur le site, mais dans une plaquette que l’on peut — ou non — choisir d’emporter dans sa visite. 
Entrée en matière pas tout à fait futile pour revenir, quelques mois après sa parution, sur le numéro 2 du Black Herald, si cher à notre petit cœur vert que nous avons eu la joie intense d’organiser une lecture commune avec ses éditeurs le mois dernier (voir notre article précédent). Oh certes, on trouvera dans les cent cinquante et quelques pages du magazine dirigé par Blandine Longre et Paul Stubbs, qui signe un éditorial cinglant sur les travers du creative writing, un certain nombre de noms d’auteurs. Mais ce sont les œuvres — poèmes, nouvelles, essais — qui priment avec, pour seul commentaire, la traduction (puisque l’un des principes du Black Herald est de publier tous ses textes au moins en français ou en anglais, quelle qu’en soit la langue originale, de toute façon toujours restituée.) Le seule exception, déjà citée, est l’introduction de Stubbs (on peut la lire ici), laquelle réaffirme la primauté des voix sur les auteurs eux-mêmes et préconise leur émergence, « sur la rive opposée à l’égotisme contemporain« . À cette lumière, et bien loin du narcissisme sans joie où s’embourbent nombre de revues ou de magazines littéraires, on ira donc, dans ce deuxième numéro du Black Herald, chercher des voix dont le seul point commun est probablement de ne jamais s’écouter parler (ce qui les rapproche, toutes poétiques qu’elles soient, de la littérature de genre si chère au Visage vert). Certaines anciennes — Hart Crane, Cesar Vallejo, W. S. Graham, Georges Perros ; la plupart contemporaines, des nouveaux venus (Delphine Grass, Andrew Fentham), des noms plus familiers (Laurence Werner David, Dumitru Tsepeneag, Pierre Cendors, Jacques Sicard), des habitués de la maison (Will Stone, Onno Kosters, Khun San). Le mieux encore, au delà de cette paradoxale liste de noms, est d’aller lire quelques-un de ces textes sur le site de la revue et de se la procurer ensuite auprès de ses éditeurs.

110 Momotaro

Icinori est une maison d’édition extraordinaire, nichée quelque part dans Strasbourg, et qui édite avec un génie patient des livres en sérigraphie, découpés et assemblés à la main, d’une délirante beauté. Momotaro, tiré à 110 exemplaires (et les yokai savent seuls combien il en reste dans le commerce), est du nombre. Et voyez :

Et pour joindre Raphaël Urwiller et Mayumi Otero, les deux curieux enfants de Brueghel auteurs de ces merveilles, c’est ici

En quête du rien (un article d’Élisabeth Willenz)

Derrière ce titre un brin mystérieux et passablement nihiliste, se cache un court récit plutôt hilarant de l’auteur de La Femme en blanc et de La Pierre de lune. Le sous-titre « Témoignage d’un voyageur anonyme » laisserait supposer que le narrateur ne serait pas l’auteur lui-même. On peut toutefois imaginer que les deux personnages ne sont pas complètement étrangers l’un à l’autre, si l’on se fie aux consignes du médecin, scrupuleusement notées par l’épouse dévouée de ce « voyageur anonyme », qui deviendront sous sa plume les « Règles pour le rétablissement de mon cher William ».

Bref, que Wilkie Collins ait été victime ou non de surmenage au cours de sa longue carrière littéraire n’est pas vraiment le sujet. Ici, l’on savourera la logique poussée jusqu’à l’absurde de ce repos imposé par la Faculté à un homme de lettres assurément peu habitué à regarder les mouches voler : il suffit de jeter un œil à la bibliographie de Wilkie Collins pour s’en convaincre.

Ce repos forcé se transforme vite en pure torture, dès lors que l’activité la plus anodine, comme lire un roman ou prendre part à une discussion, se voit frappée d’une interdiction absolue. Plus question ici de l’oisiveté créatrice prônée par Stevenson, mais bel et bien d’une censure totale de toute activité susceptible d’alimenter autre chose qu’une existence végétative, en résumé : manger, dormir, et quand on dit « dormir », il n’est même pas certain que la riante campagne anglaise – inutile de préciser que le patient a dû se mettre au vert pour pouvoir recouvrer une santé hypothétique – constitue le lieu le plus propice au sommeil réparateur.

Face à ces désagréments en cascade et en réponse à l’ultime question posée par le narrateur désemparé, l’on serait presque tenté de suggérer au malheureux : « Avez-vous songé à une cure d’agitation ? »

Quoi qu’il en soit, je ne doute pas que vous éprouverez quelque joie à découvrir les maux qui accablent le pauvre William au fil de ce récit plein d’humour et de dérision.

En quête du rien
William Wilkie Collins
« La petite collection » des Éditions du Sonneur, 2011
46 pages, 5 euros.

La passion des anabaptistes (un article de Michel Meurger)

Chaque année, deux secteurs du Salon du livre de Paris éveillent mes instincts d’explorateur : les tables des éditeurs étrangers (essentiellement du nord et de l’est de l’Europe) et les stands des éditeurs de province. C’est surtout parmi ces derniers que se recrutent les ultimes hiérophantes des bons et beaux livres, horticulteurs du vice impuni de la lecture. Saluons cette année les éditions 6 Pieds sous Terre, de Saint-Jean de Védas. Est paru en effet sous l’enseigne de l’ornithorynque Joss Fritz, premier tome de la trilogie La Passion des Anabaptistes. L’imagier est un artiste qui signe Ambre, sur un texte de David Vandermeulen. Installée par ce dernier sur de solides assises historiques, l’œuvre croise les chemins intérieurs de Martin Luther aux grands chemins d’un Joss Fritz, leader paysan qui, en Alsace, à partir de 1493, ne cessera de fomenter des conspirations contre les riches et les puissants. L’emblème de la révolte est le Bundschuh, le rustique brodequin à lacet, peint sur la bannière avec la devise « Dieu compatissant, soutiens les droits des pauvres». De grands bouleversements s’annoncent, en 1498, Dürer aura terminé sa série de bois sur l’Apocalypse. La ligue du Bundschuh, toujours démantelée, sans cesse renaissante, à l’image du Phénix, amassera les brindilles du grand incendie de 1525. L’art et la littérature des Allemagnes ont depuis longtemps célébré ces révolutionnaires rhénans. Un Bundschuh à la hampe brisée figure dans la peinture monumentale (1976-1987) réalisée par l’artiste de RDA Werner Tübke pour son musée panoramique de Bad Frankenhausen. Au début des années 1960, Maurice Pianzola montre Joss Fritz marchant d’un pas décidé, « comme si la longue et lourde pique de lansquenet imprimait encore à ses mouvements le rythme de son balancement ». Un demi-siècle plus tard, Ambre invoque de nouveau le spectre de l’archi-conspirateur. Sur grand format, en des cases inspirées des bois gravés, de blafardes trognes montent, telles des bulles à la surface de l’ombre. Le dessinateur use abondamment du gros plan, pour amplifier le symbole (le Bundschuh), faire éclore des visages de tréfonds de brouillasses, égrener l’alphabet de mains menaçantes, implorantes, indignées. Les demeures à colombage émergent de la bruine, des piques barrent l’horizon, une suiffeuse tête coupée s’endort sur le pavé. Lettrines et caractères gothiques impriment une Stimmung d’automne médiéval à ce voyage au bout de la nuit. Je ne sais si Ambre s’inscrit consciemment dans une tradition représentée par exemple par Les Anabaptistes (1895) de Joseph Sattler. Peu importe. Par sa puissance expressionniste, parfaitement maîtrisée, Joss Fritz est une belle réussite graphique. (Michel Meurger. Paris, mars 2011)joss-fritz49web.jpg

Le Sonneur en G64

En attendant des nouvelles imminentes du Visage vert (publications, déménagement, etc : vous en saurez plus la semaine prochaine), quelques mots de nos amis du Sonneur, qui vient de publier deux délicieux ouvrages que nous ne pouvons que vous conseiller d’acheter et de lire. Qui a assassiné Mozart, d’ E. W. Heine, est un court recueil d’enquêtes sur quelques grandes figures de la musique classique (Mozart, Haydn, Paganini, Berlioz et Tchaikovsky), traduit d’un clavier léger et subtil par un des piliers du Visage vert, Elisabeth Willenz. Les Mémoires d’un libraire pornographe, quant à lui, est un savoureux pêle-mêle d’anecdotes délirantes sur le monde parallèle des amateurs de littérature érotique et pornographique. Ce texte écrit en anglais par un libraire belge sous le pseudonyme d’Armand Coppens, traduit en français dans les années 70, n’avait pas été réédité depuis. C’est fait avec brio par Le Sonneur, dans une édition entièrement révisée, et avec une préface d’Emmanuel Pierrat, avocat, éditeur et collectionneur… On n’oubliera pas non plus le magnifique Apaiser la poussière, le premier roman de Tabish Khair traduit par Blandine Longre. Tabish Khair, auteur indien d’expression anglaise, est une des étoiles montantes de la littérature anglophone et l’on attend avec hâte la traduction française de The Thing about Thugs, son intrigant roman victorien… Autres merveilles du Sonneur : Avatar, de Théophile Gautier, La Brebis galeuse d’Asciano Celestini, Le Voyage vers le Nord de Karel Capek… Et bien d’autres livres à découvrir ici. Ou au Salon du livre, du vendredi 18 au lundi 21, stand G64.